Camellia Burows’s Blog


Les nuits moscovites

L’hiver crisse sous mes pas et je me demande. Je me demande comment on allume les étoiles à grands coups de flocons de neige. A mes côtés deux grands yeux pétillent. Un sourire aussi. Le blanc enserre le blanc et moi le froid mord mes jambes. Ici le connu s’éloigne de mon quotidien et mes sourires s’effacent tout comme ceux des femmes. Le blanc enserre le blanc et moi le froid mord mes jambes. Une porte dérobée, un escalier de côté, noir, tortueux et métallique conduit tout droit à un orchestre latino-américain. Ici, la chaleur mouille les corps transis de désir. La vodka étanche les bouches, s’étale et coule le long de petits verres. Les femmes, russes, court vêtues, se déhanchent, laissent aller leur tête de côté, le rouge accroché aux joues. Et moi, moi je m’accoude au bar. Interloquée, timide, idiote et française

Camellia Burows.


Sur le rebord du cinéma expérimental, double et mimesis : Persona d’Ingmar Bergman

Une pellicule malmenée, une avalanche d’images : les morts, l’égorgement d’un mouton, Nosferatu puis le film. Noir et blanc, le film, à gros traits noirs, d’ombres et de clarté éblouissante. Deux héroïnes : l’actrice devenue muette (devant l’absurdité de la vie? l’artifice de son métier?) et son infirmière. Petit à petit l’une se dévoile tandis que l’autre se dérobe, l’observe. L’identification de l’une à l’autre se produit lentement, s’immisce tranquillement au travers du quotidien de la maladie, de la recherche de guérison; doucement elles dérivent de l’une vers l’autre jusqu’à la proclamation de la vacuité du langage et du pouvoir des mots, de l’impossibilité d’être une.

Qui vampirise qui? Pourquoi parler, se travestir, transformer une réalité en autre lorsque la réalité offre un spectacle cru, insoutenable? L’autre peut-il devenir moi? Ne puis-je pas être simplement remplacé si l’existence est vaine? Autant de questions soulevées par ce film si difficile à décrire, échappant lui-même au langage verbal mais non pas à l’illusion filmique.

Camellia Burows


Счастье

Un moment comme une petite bulle de champagne sous le casque des épis éparses. Un sourire, une esquisse, un ballon coloré dans un ciel rond. C’est aujourd’hui que je trouve cette langue si âpre beaucoup plus tendre. Tout me semble, d’ailleurs, étonnamment joyeux.

Un sourire blond au lèvre, l’oubli de soi et la confiance collée serrée au corps, j’en aurais presque les mains moites de l’ivresse de ce bonheur simple qui me chauffe le ventre.

Comme une renaissance, comme une pâquerette blanche que l’on effeuille dans des cheveux bruns, comme un dent cassée ajoute parfois du charme au visage, comme l’odeur de la peau que l’on caresse doucement en prenant son temps, comme les soupirs de l’extase et comme ce sourire blond et bleu qui plane me rendant au sommeil oublié.

Il est mon marchand de sable, m’enchante et papillonne doucement, me procurant d’incommensurables frissons colorés d’orange et de langues inconnues; il est mien, je suis sienne, mon secret, mon doux, mon tendre sourire bleu.

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Camellia Burows


Ici l’ailleurs

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Ici à l’ombre de l’horizon mauve, j’ai trouvé.

J’ai trouvé des filles géantes aux jambes qui n’en finissent plus de grimper. J’ai trouvé la terre et la boue, les kilomètres parcourus pour quelques kopecks, les mini-jupes d’un goût douteux, le kitsch et encore le kitsch. Le sourire blond et rose d’une femme au français traînaillant et les babouchkas rondes et sales sur leurs bancs. Le sourire d’or d’hommes d’affaires qui s’insinue jusque aux tréfonds des âmes blanches. Les âmes mortes et les vivantes qui chantent à tout va de hurlements en hurlements. 

J’ai entendu aussi. Le son âcre des églises, les carillons des sonneurs mêlés aux fêtes indigestes et sonores, le claquement sec et froid des talons perchés sur des trottoirs inexistants, et la langue rêche, abrupte et sèche comme les visages qui jamais ne sourient. 

Durant la nuit noire et glaciale, j’ai rêvé de langues sonores indistinctes et mêlées,  d’hommes mélangés, informes qui prenaient d’étranges figures composites d’eux et d’autres, de cauchemars âpres comme l’eau de leurs rivières, gelés comme ces sourires amers. Et j’ai rêvé de vous aussi. De ces visages qui me hantent et me poursuivent, de tout ceux laissés derrière soi, que l’on aperçoit toujours, non loin, par-dessus les épaules, qui collent au corps comme des ailes ou des membres arrachés et qui nous manquent incessamment, immanquablement, inlassablement.

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Camellia Burows


Un prophète, Jacques Audiard. Survie et défense de territoires en eaux noires comme de l’encre.

 Jacques Audiard signe un film remarquable à l’image parfaite en mettant en scène l’expérience carcérale : survie et défense de territoires en eaux plus que troubles. Le film qui coupe les différents souffles.

Le jeune personnage principal, illettrés, a 19 ans lorsqu’il est incarcéré dans la centrale. Le film narre son évolution et sa survie dans un univers hyper-violent montrant un autre type de voyou celui mû, et on le comprend, non pas par le goût de l’hyper-violence mais par un seul désir : sauver sa peau avec les moyens du bord.


La nuit dans les bars

Tu as les yeux étirés de confiance des asiatiques riant pour cacher leurs craintes.

Ses nuits se noient dans des ivresses inénarrables. Il a le sourire de l’homme bienheureux et pourtant rempli de celui de l’absent.

La nuit, il s’évapore, évanescent, accompagné de sa guitare dans des bars qui n’en finissent d’être enfumés. Des bars du port pour adolescents trop vite grandis dont il n’a oublié ni les larmes ni même les replis; des bars pour touristes anglais puant la bière, suant l’argent, suintant la frivolité et l’inconscience du temps. Il s’oublie chaque nuit et hurle à qui veut bien l’entendre une plainte d’orange coloré, de rose enrubannée, toute barbouillée de vodka sous les cris des gens sans oreilles. Toutes les nuits, il fredonne et quand au petit matin mal éclairé, il rentre éreinté par ses chants douloureux, s’affale, s’emballe et doit continuer de travailler, il cherche des yeux d’autres étoiles. 

Le lendemain, c’est toujours moins bien puisque ses rêves se font moins hauts. Le lendemain ses yeux tirés de nuits sans sommeil rougissent, perdent un peu de leur éclat et il revoit ses jours courir en langueur.

Tu as les yeux étirés des hommes qui se jettent à bras ouverts dans les couches de femmes sans âme. Les yeux étirés et brun par trop de nuits sans étoile. Tu as, malgré tout, les yeux enfantins qui brillent de l’homme émerveillé par un rien, et  le rire ensoleillé des matins bleus quand monte la chaleur des étoiles, celui du soleil et des apéros pris sur un banc, quand le ciel est calme et la toute petite place grise, près de Garibaldi, déserte et blanchie.

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Camellia Burows


Le retour

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Lorsqu’elle l’avait revu, cela faisait deux heures qu’il l’attendait dans la nuit tiède et instable, sous les rafales de vent, à chercher des yeux le numéro de son immeuble. Il avait arpenté les quelques numéros de la rue, hurlé son nom dans les cours d’immeuble mais déjà Paris, la grise, la lui avait reprise. Il avait sur le front l’air égaré des enfants des rues ou des chercheurs d’or revenus à la civilisation.

Accoudé au comptoir, elle avait eu du mal à le reconnaître. Sa silhouette s’était grandie et ses gestes se faisaient plus affirmés. Une des dernières images qu’elle possédait de lui était son manteau noir ainsi que sa chemise blanche. Il était là, au comptoir, discutant vaguement avec un habitué, plus grand, habillé comme un voyageur revenant du désert. Lorsqu’il avait prononcé quelques mots dont elle ne se rappelait plus le sens, elle l’avait reconnu mais il demeurait l’inconnu, l’étranger.

Elle avait tant conversé de façon manuscrite, ils s’étaient tant livrés que les mots lui échappaient, lui glissaient entre la bouche et sans s’évader de son esprit confus. La voix qui lui avait fait défaut dans l’écrit trahissait son émotion à présent. Et puis, vint sa voix à lui. Une voix plus grave, saccadée, une voix plus stable et pourtant si nerveuse de l’attente, gonflée de non-dit. Voilà ce qui avait tant changé, sa voix. Une voix d’homme et les attitudes assurées de celui qui ne possède rien et passe son chemin.

A peine éveillée, les yeux un peu gonflés, elle avait posé sur ses lèvres un baiser rouge de fard et poudré ses joues. Les yeux de ce garçon en face, parti quatre ans plus tôt ne se ressemblaient pas. Toujours aussi verts et les gestes délicats et attentionnés. Ses cheveux se faisaient plus rares mais n’ôtaient aucun charme à son minois enfantin. Il l’avait attendue si longtemps dans la rue, le nez planté dans les étoiles absentes, des heures durant, et l’avait raccompagnée doucement comme un chat entre chez vous, cherche quelques traces connues puis ressort à pas de loup pour vaquer à ses occupations. Il avait refermé doucement la porte, était parti en fuyant le malaise, la laissant à son repos interrompu, et elle, qui avait si sommeil auparavant, en avait oublié ses songes, les étoiles manquantes et s’était prise à sourire en pensant à cet homme qu’elle retrouvait.

Camellia Burows.


La traversée

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Il avait les bras nus et tannés par le soleil. La brise marine du cargo et la mer fouettant ses cheveux, accentuaient ses rides. Oui, DSCN1642l’âge gagnait ici aussi du terrain. Un de ses sourires se perdait dans le vent, un de ces sourires enfantins et cajoleur dont il avait gardé l’alchimie et le secret, un de ces sourires et cette élégante nonchalance qui rappelaient les acteurs sophistiqués, les hommes sans plis. Mais des plis sauvages avaient grignoté depuis tout ce temps sa vie. Les indomptables questions des relations humaines. La conscience de ses enfantillages affleurait à son esprit pour se refléter dans ses yeux clairs d’enfant vieilli. Que resterait-il de tout cela? Le cri des martinets le soir en août? celui des mouettes au petit matin ? Les ruelles de villes italiennes étouffantes et aussi étroites que le sexe de certaines femmes ou que l’esprit de certains hommes? La nuit, l’alcool, la sueur et la salive.

Ils en avaient passé des nuits. Elle, à le regarder dormir, lui à la garder vivante, emplie de lui-même. Après avoir appris le langage des corps entremêlés, ils domptaient leurs différences linguistiques. Elle apprit les structures morphologiques du verbe aimer dans différentes langues pour le vider de son sens. L’absence et la vacuité des mots laissaient place au doute. Et comme dit une célèbre penseur « le doute n’est pas une vertu dans le couple ». 

Chacun toujours sans l’autre, et l’autre toujours sans lui. C’était quelques jours volés au nez et à la barbe du temps, au gré du vent, le nez planté dans les étoiles et dans le vague. Les yeux fous de quelques rêves insolubles et riant aux éclats de l’écume des heures. Ce fut comme réinventer une nouvelle planète où il y aurait de la place pour lui et pour elle aussi. Quelques jours à l’odeur de la sueur Corse et des vagues qui murmuraient leur histoire. Ce fut quelques jours à l’entorse de la courbe des jours avant l’hiver sombre et glacial des nuits russes. Ils avaient changé, comme grandis par le temps, s’étant réinventé dans leurs histoires. Lui, les cheveux blondis à l’ombre du temps sans âge et sans passé commun, elle, aux patientes courbes plus arrondies. Ce fut quelques jours à repêcher des mots, dans les interstices des songes, aux franges de frissonnements voluptueux ininterrompus.

 

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Des territoires de mers à franchir, des langues de terre à braver. Elle s’imaginait comme une mercenaire ou un pirate. Elle serait forte et brave comme une amazone, elle qui n’avait pas peur, elle qui ne pleurait pour ainsi dire jamais.

Elle avait pris son bagage et s’en était allée, les mains dans des poches dévidées. Sur des chemins plus abruptes, elle chercha. Amerrissant sur de nouvelles terres, elle avait d’abord respiré un air de chaud et de glacé mêlé, un air de confusion douce, sauvage et amère. La nuit les étoiles parfois honteusement se cachaient tandis que l’air de vodka se parfumait. Elle entendait alors ces voix douces aux accents français ces voix qu’elle avait quittées. Ces voix apparaissaient toutes entrecoupées d’autres langues plus rustres plus glaciales. Le monde devient si abrupte et difficile à déchiffrer lorsque la langue ne permet plus de l’appréhender. Elle avait laissé de côté ses langues à elle et glissait de représentations erronées en interprétations si proches et pourtant si lointaines. On se demande dans ce genre de moment où sa représentation du monde côtoie une autre si proche et pourtant si différente ce qui peut bien nous pousser à chercher des réponses vagues et impossible à l’autre bout de la planète. Ces réponses que l’on obtiendra sans doute jamais. 

Elle s’assit dans cette chambre d’hôtel marron, cette chambre aux accents des années cinquante et prit un livre pour s’oublier, pour l’oublier.

Camellia Burows

 


Camellia tais-toi!

a dit l’autre…

 

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Les gribouillages

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A Gênes, la curieuse, j’espérais m’oublier. A Nice, l’insolente, impossible de ne pas se souvenir.

Le problème qui se pose alors est de se rappeler qui est ce « vous ». Il a pris tant de visages, d’insolentes répliques assassines que j’en ai oublié l’essence même de mes recherches. Il m’arrive souvent de chercher le sens de toute cette mascarade, de lancer un avis de recherche de moi-même. Je suis du regard les passants et leur demande intérieurement : « ne m’avez-vous pas vu passer par là? » comme les enfants cherche la belette ou le loup effrayant.

Je me suis dissoute dans ces « vous »comme un cachet blanc d’aspirine et il n’y avait pas la moindre particule de toi dans les bulles. Vie dissolue et enfantillages à croire que l’acception est reine, on se leurre en retrouvant toujours le même crayon noir destiné à barbouiller un canapé déjà gris. Comme les enfants barbouillent leurs livres de coloriage de rose, d’amarante et de jaune, on gribouille parfois sa vie de grimaces et de décisions noires qui auraient pu aboutir, tout ou moins l’espérait-on,  à des sourires colorés.

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                                        Camellia Burows