rituels d’emménagement
J’habite à l’étranger. Enfin, l’étrangère c’est moi.
Avant d’y venir, je n’étais jamais vraiment à l’aise nul part ; remarque, maintenant non plus, d’ailleurs. Pas plus ici, pas plus là-bas. Je pars toujours avec plusieurs gros sacs. La plupart du temps sans déménagement ; j’ai vécu sans réel meuble hormis ceux récupérés dans le vague des rues. Ici, dans cet ailleurs, la première fois, j’ai posé mes baluchons à l’hôtel. Ce que je ne savais pas alors c’est que l’hôtel durerait trois mois.
Au moins.
J’avais apporté un grand sac rouge avec surtout des livres et quelques objets de décoration. Je l’avais acheté la veille du départ dans le quartier chinois de Paris. Le premier quartier où j’ai vécu. Une sorte de pèlerinage. Je l’ai acheté la veille du départ car je déteste prévoir, hormis pour mon travail. Tout prévoir me glace d’effroi et m’étouffe.
Cela me donne toujours l’impression de m’ôter de moi-même, de m’amputer de ma liberté.Dans mon métier prévoir c’est la liberté. Et puis en général,
J’aime pouvoir partir. Partir loin et partir vite. Très vite. Comme si je fuyais le malheur. Sans vraiment savoir pourquoi, sans être aucunement menacée. Peut-être pour rompre la routine. Savoir que je m’éclipse en laissant tout me rassure. Comme si je pouvais toujours me réinventer. Comme à mon habitude, une fois arrivée à l’hôtel de cet autre moi-même, j’ai dégainé mes livres de chevet, deux romans d’Haruki Murakami. Je me rappelle que l’un d’entre eux avait une couverture d’un bleu pétrole, électrique. Puis je ai confiné l’énorme sac rouge au fond du placard en bois de la minuscule chambre. Et peut-être Paris avec.
Chaque fois que je rentrais dans cet hôtel miteux, boueux et marron comme la gadoue de la débâcle, en style année de mauvais goût, et que j’apercevais la couverture bleue éclair, cela me ramenait en France dans un autre ailleurs inexistant. C’est étrange, d’ailleurs, puisque Murakami est japonais. Les romans que je lis sont traduits en français. Il est des patries que l’on s’invente sans doute comme le roman.
Je procède comme cela lorsque j’arrive quelque part : je ne sors que mes livres des cartons, ou des sacs, pour soigneusement les ranger, ou pas, mais en tout cas pour les laisser traîner, quelque part. Le reste ne m’intéresse pas, ou si peu que l’idée même de l’existence de ces objets ne rejaillit qu’en cas de nécessité impérieuse. La coquetterie et la futilité restent malgré ces manies présentes.
Ici, dans cet appartement, je les ai sortis un à un. Ils avaient tant manqué à ma solitude. Je les avais tant attendu. Deux ans que j’avais passé à les rêver ici. J’aime toujours les redécouvrir. Je les hume, caresse doucement leur tranche rugueuse par l’âge ou douce. Les couleurs des couvertures sont autant de signes que je peux décrypter. Il suffit souvent d’un titre, d’un dessin, d’une photographie d’une première de couverture pour que je me ranime. Ils sont là et me semblent presque murmurer silencieusement. Parfois je ris, bêtement, ou niaisement, à leur vue en me rappelant du style, de l’auteur, de l’histoire du récit, de l’intrigue de la pièce, de certains vers… ou en ne me souvenant de rien. Ils me rappellent toujours un peu de moi que j’ai laissé là-bas derrière la barrière de glace. De l’autre côté, là où tout paraît plus simple vue de si loin. Ils chuchotent la fois où il pleuvait averse sur un Paris brouillé et, où me réfugiant dans un café à l’odeur de tabac froid, j’y suis restée à lire les rues de Buenos Aires, ou encore, cette autre fois où les cigales niçoises hurlant de chaleur, la mer bleue se heurtaient à la fureur orthodoxe de Dostoïevski par moins trente dans les plaines de Sibérie. Ils murmurent toutes ces fois-là et celles que je ne connais pas encore. Finalement, c’est comme de revoir la mer méditerranée ou de retrouver son enfance, la lavande, le thym, la houle. C’est rentrer à la maison à chaque fois, à chaque nouvelle lecture. Un peu plus mienne, un peu plus de moi, de moments qui m’appartiennent. Alors, je ris, je relis, me ranime, me réchauffe. Et je revis tranquillement, assoiffée de souvenirs à venir, au milieu de tous les autres cartons.
Siobhan
Siobhan marchait d’un pas rapide et le bruit de ses talons se cognait à la nuit. Elle aimait se promener la nuit tombée dans le calme effrayant du port de marchandises et entendre de loin en loin le clapotis de l’eau. Il avait plu la veille et le sol glissait un peu.
Les gens de son quartier pensaient sans doute qu’elle était de petite vertu à se promener si tard le soir dans un endroit si mal famé, la bouche accroché de rouge. Parfois, avant de prendre le chemin, pour se donner du courage, elle avalait un ou deux whiskies.
Les volutes bleues de sa cigarette s’étiraient au bout de son long fume-cigare noir. Elle se demanda en les regardant si un génie incongru pourrait apparaître puis se mit à fredonner un air de Charlie Parker : Lover man. Le port la faisait frémir. C’était le grand frisson du soir où tout pouvait se jouer. Un spectacle gratuit et une balade éprouvante. Ce soir, loin de tomber sur des marins avinés, elle vit accroché au bord de ses pas un carnet qui luisait. Elle se pencha d’un geste élégant qui fit onduler ses rondeurs et glissa sa main diaphane hors du gant de cuir pour examiner l’objet. Il était abîmé, écorché et jauni. Elle le ramassa toute heureuse de sa prise et effleura légèrement le papier taché de crasse. Au loin un cargo vrombit. Le port noir et sombre parsemé çà et là de flaques d’eau miroitantes lui sembla à nouveau sordide, si poétique. La rouille des bateaux et le port ruisselant qui s’épanche de fatigue, elle aimait cela. Ce carnet, la fleur de la fange, elle pourrait peut-être en faire quelque chose pour son prochain roman.
Un jour elle embarquerait à bord d’un navire pour l’Europe pour se réinventer. Elle voyait sur le port les mêmes lueurs blanchâtres réverbérées dans des flaques d’eau celles où, petite, elle croyait que les étoiles tombaient et qu’il suffisait de se baisser pour les cueillir. C’est son grand-père qui lui mettait ce genre d’idée en tête. Elle se souvint des relents de whisky et de cuir, de voyageur impénitent, d’un accent écossais et des histoires de chevaliers et de Korrigans.
Siobhan rentra dans son quartier où le temps semblait suspendu. Lorsqu’elle ouvrit la première page du carnet de cuir marron résonna dans son âme les battements sonores de l’église abandonnée celle dont la cloche ne sonnait que rarement et qui abritait la faune la plus particulière de la ville.
James
James regardait son courrier tous les jours, la pipe au bec, les yeux avides ; un rituel depuis l’enfance. Une lettre à l’écriture violette, fine et élégante retint son regard. Il but rapidement une gorgée de thé au lait et décacheta l’enveloppe. Signée ton éternelle Margaux. Ah non ! Margaux celle avec laquelle il avait passé du bon temps ! Le poursuivrait-elle indéfiniment ! Il se laissa tomber dans le canapé fleuri et poussa un long soupir. Elle s’était calmée pourtant depuis un moment et même son écriture avait changé. Il parcourut alors rapidement des yeux la lettre. Etrange. Il ne pouvait reconnaître son style.
Nostalgie du sable
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(4ème photo)
Un homme sur scène sur un pont de bois au bord d’une rivière. Des gens autour s’adonne aux plaisirs de la baignade d’une rivière et jouent sans lui prêter attention.
L’homme se dresse, avance d’un pas et prend la parole – J’avais, ce jour-là, revêtu la peau de mon ancêtre. Il lève les yeux au devant Sur mon maillot de bain couleur bicêtre, je pensais le monde un peu plus grand. Vainqueur de moi-même, j’allais dominer l’ailleurs sous ma casquette de marin. C’était un temps de douceur et de bien-être et j’avais chaussé aussi mes sandales de sept lieues ; l’eau verte m’appelait comme à la conquête d’un nouveau monde. Et ce monde, si vieux, m’apparaissait neuf comme les songes enfantins. Je me suis toujours pensé “superman”. Un superman aux couleurs vertes. Je me pensais homme et n’était qu’un enfant. J’ai souvent repensé à cette rivière et ce jour où j’ai gagné la course à la nage contre mon père. Mon père qui n’était pas de mon ancienne patrie. La vie m’apparaissait si simple alors; c’était un temps sans moustache, un temps d’enfance.
J’habitais une maison dans les étoiles, là où les oiseaux prennent leur envol. Et voilà l’innocence enfantine me prend parfois sur la place de Wall street. Avant de nager dans ces eaux de rivières enfantine j’habitais un temps de désert et mes yeux se lavaient de l’eau du ciel. Lorsque je suis arrivé pour la première fois dans la forêt de Séquoias, aux Etats-Unis, je me suis demandé où se trouvait le désert, où mes frères iraient et quelles étaient les coutumes d’ici. J’ai appris lentement, lourdement votre langue mais tandis que je la maîtrisais j’ai toujours gardé le souvenir fauve du désert. Parfois, la nuit je choyais le souvenir du vent de sable et mon bâton de berger. Puis j’ai grandi. Je me suis reconnu, enfin, ici dans la famille de Disney, à la rivière, à manger des pop-corn au cinéma. J’ai oublié le souffle et la chaleur de l’immensité. J’ai fini par me dépecer à Wall Street.
Cravate noire. Chemise blanche. Regard vide. J’avais appris à jouer au football et à gagner des sommes inconsidérées. Mais l’immensité sableuse me grattait le dos. Aujourd’hui me voilà, de retour sur cette rivière demain, dans le désert.
Comment June engloutit…
June se mordit la lèvre violemment. La chaleur qui la portait était restée intacte et diffuse dans son ventre. Elle se rappela en la savourant leur première rencontre. Elle l’avait regardée décrire des circonvolutions imprécises et d’étranges signes dans la nuit tiède et bleuté d’été. June se sentait un peu perdue dans cette forêt de séquoias où ses parents avait décidé de passer leur vacances. Ce soir-là, ils avaient obtenu son frère et elle, la permission de jouer à cache-cache un peu plus tard, dans un périmètre bien précis que l’enfant s’était fait une joie de dépasser. La créature semblait une petite chose diffuse étoilant la nuit et s’était approchée des immenses yeux gris écarquillés tout ronds de June qui, déjà, la dévorait de curiosité.
Machinalement, dans un geste voulant retenir cette lueur cuivrée, elle avait ouvert grand la bouche déployant sa langue rose comme une invitation. Elle entendait vaguement au loin son frère appelant : « JUNE OÙ ES-TU ?! ça suffit maintenant!»
La créature était si minuscule que l’on ne pouvait distinguer son corps qu’en s’approchant de plus près. Une petite tête de femme brune surplombait un corps en tout point féminin vêtu de longues ailes gracieusement effilées et irradiant d’une lueur persistante. Elle portait pour tout costume de minuscules fleurs argentées dans ses longs cheveux noirs. A peine avait-elle posé ses pieds légers que l’immense tapis visqueux s’était enroulé sur lui-même. Et June avait soupiré d’aise en avalant tout rond.
Le lendemain, elle n’avait pas osé manger par peur d’étouffer son hôte. Elle était alors restée quatre jours sans manger ni boire. Elle n’ouvrait plus la bouche mais de grands yeux. Puis, n’y tenant plus, elle s’était mise à dévorer, des quantités phénoménales de massepains et de jus de groseille. La fée-luciole était restée au fond de cette grotte moelleuse et douillette et n’avait tenté aucune échappée.
Un large sourire se déploya, une parenthèse sur son visage, en repensant à sa gloutonnerie. Elle l’avait sentie pendant des heures cette chaude lumière. La petite fée s’était apparemment accommodée de son nouveau logis mais elle s’emportait parfois à grand renfort d’une langue délicate semblable aux murmures sourds des rivières.
June ressentit alors un besoin constant de se trouver dans la forêt, la nuit par clair de lune. Depuis que la fée logeait dans son ventre : elle réussissait tout ce qu’elle entreprenait. Elle s’était mise peindre et à dévorer des livres surtout de contes qui faisaient rire l’hôte de son estomac aux éclats. Le ventre de June était, dans ces moments-là, pris de convulsions soudaines et la fée émettait des sons semblables aux rires des cascades. June se sentaait ivre de bonheur.
Plus elle grandissait plus elle se sentait devenir fée. Elle rêvait même, parfois que d’immenses ailes effilées lui poussaient. Vers ses quinze ans, elle les sentit véritablement, ses ailes invisibles. Elles les cognaient aux embrasures des portes. La femme-lumière adorait également les pâtisseries, les douceurs et les tragédies. June irradiait.
Le jour de ses vingt ans, la minuscule étoile qui brillantait son ventre s’agita. Elle hurla et virevolta si fort que June sursauta. Cette dernière lui demanda tout haut ce qu’elle désirait mais ne comprit rien aux torrents de sons qui s’enfuyaient de son estomac. La jeune femme lui parla alors doucement comme en une psalmodie, la remercia puis ouvrit grand sa bouche et déploya sa langue comme elle l’avait fait dix ans auparavant.
June ne la revit jamais, mais elle sentit toujours comme un petit poids légèrement posé contre son épaule.
L’omelette Ramatuelle
Le jour déclinait lentement. Il faisait froid dans cette petite pièce jaune sous les toits, nichée en haut d’un escalier raide.
Je me mis en quête d’une poêle. Il m’en fallait une assez large. Sa cuisine était l’endroit où je le comprenais d’autant moins : gorgée d’ustensiles soigneusement rangés et jamais utilisés.
Je sortis deux grandes planches de bois, pleurai un peu en épluchant les oignons jaunes puis allumai la gazinière à l’aide de ces longues allumettes suédoises qui craquent fort. « Tout m’est étranger ici pensai-je. La langue trop grinçante, l’appartement immense sans livre ».
Le frissonnement des oignons dans l’huile d’olive et l’odeur âcre qui s’en dégagea me revigora. Du doux chuintements naquirent à mes oreilles le grigrillon des cigales et la brûlure blanche du soleil de midi. Je crus entendre battre mon cœur plus fort qu’à l’accoutumé et levai les yeux en direction de la vasistas : la pluie battait froid les carreaux.
La peau laquée rouge et jaune des poivrons me remit sur pieds. Je fis longuement dorer ces taches de couleurs. Le jaune tournesol et rouge tressautant dans l’huile égayaient le gris du téflon, me ramenant dans le vieux Nice aux murs ocre, rouge brique. Là où le temps passe sans ombre, là où l’accent des vieux vous remet d’aplomb. Ils me ramenaient à mon père qui m’avait appris à faire cette fameuse omelette Ramatuelle. Ce soir-là, à l’aube de l’hiver, Amsterdam m’apparut lugubre.
Les poivrons hurlèrent dans la poêle, se tordant. Tchhhh ! Il fallut immédiatement baisser le feu, être patient, remuer d’un certain tour de main pour que le tout n’attache pas.
Je me servis un verre de rouge, sur l’étiquette de la bouteille était dessiné un gros cochon incongru.
Même si je ne suis pas du genre méthodique, j’avais minutieusement calculé le temps qu’il me restait pour éviter de penser.
Et si le plat ne lui plaisait pas ?
C’était dans ce genre de moment qu’une fin inéluctable était la seule issue à notre histoire. D’ailleurs, les contes de fées ne s’accordaient pas bien à ma personnalité ; je ne comprenais pas ce qu’un homme aussi beau et brillant pouvait bien me trouver, à moi, Française, la tête toujours un peu ailleurs.
L’odeur âcre de grillé me ramena à la réalité. J’ajoutai un peu d’eau, un peu d’huile d’olive, des courgettes et des tomates et remuai le tout. J’aimais bien faire cela jusqu’à que mon bras s’engourdisse comme si la force de mon bras suffisait à rendre le plat meilleur.
Un petit bruit, plic ploc, et des bulles éclatèrent à la surface de la poêle. Les tomates ajoutaient cette note d’acidité que contrebalançait l’olive.
Avec elles, un petit peu de Nice, un petit peu de moi. Je me resservis du vin. Âcre, charpenté. J’attendis que l’eau s’évapore et ajoutai l’ail.
Sur la table, je disposai des gerberas rose fuchsia. J’allumai des bougies un peu partout dans la pièce car j’avais été surprise par la nuit. Seule, la lumière faiblarde de la veilleuse de la gazinière éclairait à contre cœur la pièce.
En fin de cuisson, je jetai de grosses poignées d’herbes de Provence, il y eut alors comme une explosion autour de moi : le froid, l’humidité, la grisaille, le tic toc ploc battant contre les carreaux s’entrechoquèrent aux couleurs méditerranéennes.
Des chemins de montagnes où l’on cueille le thym frais apparurent, leur rocaille dure, les choucas noirs volant parfois sur le dos et cette lumière si intense que l’on doit parfois plisser les yeux tant tout devient blanc, si aveuglante que le nez au vent vous devenez les rois du monde.
Je soupirai.
Il allait bientôt arriver. Lui et son sourire blond d’enfant sage, sa journée de business man dans son pays si humide, si vert. Lui dont je ne parlais pas la langue et qui ne parlait pas la mienne.
Je me saisis d’un saladier et cassai les œufs et d’un revers de fouet chassai toutes ces pensées. Je les battis franchement. Longuement, mon père me l’avait appris lors de mon premier plat : l’escalope panée. Il fallait les fouetter longuement jusqu’à ce qu’un nuage mousseux se forme au-dessus des jaunes. C’est ce que j’en avais retenu dans ma tête d’enfant, pas peu fière de mon premier exploit culinaire.
Je le voyais déjà monter l’escalier abrupt porté par cette odeur chaude. Je laissai de côté les œufs pour cuire les omelettes à la dernière minute. Pour finir, il me restait la préparation de la touche finale : un peu de vert sur le jaune tendre de l’omelette. Je hachais finement du persil dont l’odeur fraîche et la couleur verte me mirent en joie.
Le tic tac de la pendule m’exaspérait. J’allumai encore quelques bougies-lampions, demain nous partirions à Venise, un peu plus proche de ma méditerranée. J’avais réservé les billets d’avion et l’hôtel comme ça du jour au lendemain, sur un coup de tête. Un coup de tête que j’allai sans doute regretter. Je filai me doucher, passais rapidement ma robe préférée celle toute rouge faisant ressortir le vert de mes pupilles, puis me maquillai avec beaucoup de noir autour des yeux, et attrapai un livre en l’attendant.
Il était en retard, comme toujours.
J’entendis le cric crac de la clef dans la serrure. Mon cœur bondit. Je humais l’air. Non, vraiment quelque chose ne collait pas!
Les lieux et des choses
Choses qui font naître un doux souvenir du passé
Les roses trémières desséchées.
Les objets qui servirent à la fête des poupées.
Un petit morceau d’étoffe violette ou couleur de vigne, qui vous rappelle la confection d’un costume, et que l’on découvre dans un livre où il était resté, pressé.
Un jour de pluie, où l’on s’ennuie, on retrouve les lettres d’un homme jadis aimé.
Un éventail chauve-souris de l’an passé.
(Un éventail chauve-souris : éventail d’été, souvent sorti pour les fêtes)
Notes de chevet (~995-1005), Sei Shōnagon (trad. André Beaujard), éd. Gallimard / Unesco, 2007 (ISBN 9782070705337), p. 60
Lieux et choses qui font battre les paupières :
Le sourire blond d’un homme aux yeux bruns
La grisaille de Paris sous la brume
Les rires d’amis que l’on aime serrer dans ses bras
Un rayon de soleil qui chauffe la joue sous un ciel bien connu
Le clapotis de péniches sur les berges d’Amsterdam
Une odeur de pin, de thym sur les chemins des Terres Rouges
Une personne oubliée et dont le rire fuse tout à coup
Le rouge d’une place grandiose et sa basilique surgissant de couleurs vêtue
Les discussions interminables sur le balcon aux oliviers
La cantate du café de Bach et l’odeur d’un cigare au café
L’odeur du pain tout chaud sortant du four devant une boulangerie
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Choses que l’on regrettera à son départ :
Quelqu’un qui, doucement, pose sa main sur notre épaule
Une langue abrupte devenue familière
La morsure du froid sur les joues et la neige immaculée qui étouffe les souvenirs
La versatilité de l’étrangère
La rare empathie de visages durs et fermés
La naïveté partie avec lui et les souvenirs déformés
La peur au ventre, le claquement des genoux, quand, dans la nuit, on rentre chez soi par les rues noires et glacées et la neige qui avale les sons, et le soulagement que l’on éprouve à se sentir, malgré tout, encore si vivant
Choses impardonnables :
Une ville abandonnée peuplée d’enfants aux joues et habits bruns de crasse
Un cadavre froid et nu laissé à terre sans être recouvert
Des seringues ensanglantées sur un chemin de randonnée
Une peluche dans le caniveau
Des insultes alors que l’on souriait de bonheur
Une belle femme délaissée
La vie mode d’emploi
Russie, 17h27
Verre de rouge, un pommerol pour faire court.
Ici, le vent frappe les sourires et ce sont les babouchka qui courent le long des rues pour ramasser le grand manteau de l’automne. Les feuilles poussent sur le sol.
Les oubliées ridées s’enveloppent de circonstances brumeuses.
L’heure de penser à tout ce que je ne t’ai pas dit.
L’heure de penser que je ne sais plus qui est ce “tu”. A force de “tu” délités ils prennent des visages différents : ceux de proches, le tien, ceux d’amants basculés dans l’oubli, le mien, le tien.
Russie, 20h39
C’est drôle en France, je sortirai à peine d’une réunion lascive. Je ne dis plus chez moi. Je l’ai perdu en route en deux ans à mi-chemin entre l’orient et l’occident. J’ai laissé de côté des routes et des chemins d’oublis. Tiens s’ils n’existent pas dans mon esprit dit Berkeley alors ils ne sont pas réels.
Tu n’es plus réel.
L’heure de penser à chez moi. À rentrer.
Rentrer où?
Nulle part où aller.
22h29
La purge. Chauffer. L’écho de Sibérie et des goulags.
L’accent et les sourires entendus que l’on ne comprend pas. J’aimerais bien leur dire moi, mais je n’ai ni les mots ni la structure. Alors je parle longuement et cela les amuse. Ils rient fort mes voisins mais n’en font qu’à leur tête.
Finalement, même le chat trouve cela comique et me nargue d’un sourire siamois sur le pallier.
Ils sont quatre. Je ne comprends plus. Puis je pense à Mahler, à la cinquième symphonie et à la marche funèbre. L’idée m’amuse. Autant rire comme rit le vent ici et les marées hautes de feuilles orangées.
3h28
Un cauchemar. Lui, moi, l’humiliation. Le rire et la peur. La peur, le fourvoiement et le désespoir philosophique.
La tromperie.
A la fenêtre la ville cyrillique baignée de brume. Je cherche l’Asie.
Plus à l’est.
violettes les ombres. Bleue, ma peur.
Je dors. En forme de cauchemar.
Et Je rêve d’ailleurs, encore.
8h27
J’écris des sottises afin que la page blanche d’une vie se noircisse?
1726
La portière du taxi souriant s’est refermée sur mon oeil. J’attends qu’il bleuisse ça m’ rappellera le bon vieux temps.
Etrangeté biscornue
Lorsqu’il s’arrêta au niveau de la cliente, un panneau bien en évidence sur le pare-brise indiquait qui il cherchait. Son premier coup d’oeil lui confirma qu’elle n’était pas du coin. Peut-être pas même du pays.
Elle l’attendait sagement sa rangée de valises colorées empilées en vrac comme autant de points de couleurs dans la grisaille attirant le regard. Il s’arrêta, lui demanda brutalement où elle allait. Elle écarquilla les yeux, haussa les épaules, répliqua quelque chose d’incompréhensible et entreprit de charger sa voiture de son barda.
Lorsque le taxi arriva, Elle fut soulagée. Ce monde hostile, glacial, noir de neige, à la langue rugueuse et virevoltante, l’impressionnait toujours. Le chauffeur sortit de sa voiture, confiant, le sourire aux lèvres, en terrain conquis. Elle pensa qu’elle n’avait jamais vu dans son pays autant de tatouages de toutes sortes sur les mains et devina ceux des avant-bras. Elle s’assit sur la banquette arrière et ce ne fut pas tant le pare-brise lamé d’une grande zébrure que les visages d’icônes collées, posées, suspendues tout le long du tableau de bord qui l’inquiétèrent. Ces visages froids, aplatis, aux bords défraîchis et aux nez rigides fixaient sur elle comme un regard de réprobation. Elle n’osa bouger engoncé dans son épais manteau en duvet et pourtant le retour en terre qu’elle pensait hostile, la méditerranée lointaine, les sourires de ses semblables qu’elle avait choisis, les longs mois d’hiver qui se succédaient interminablement, l’être aimé qui n’était plus sien, tout cela forma comme une boule glacée, compacte et noire dans son ventre qui remonta lentement dans sa gorge. Plus elle détaillait l’étendue vaste de neige, cette Lada ornée d’icônes dorée froides et rouges, les visages si étrangers aperçus par la fenêtre et la rigueur toute russe, plus la glace étreignait sa poitrine.
Elle eut du mal à respirer dans la chaleur oppressante de la vieille voiture et les larmes jaillirent sans qu”elle ne réussit à les réprimer. Elles coulaient maintenant en un torrent irrépressible comme enfant lors de chagrins inexpliqués, inconsolables comme si ces pleurs soulevant lourdement sa poitrine se moquaient d’elle. Tout semblait froid, noir, grisâtre, impossible.
Le chauffeur se retourna avec un mouvement gauche tant il était immense dans sa petite lada noire. Il lui parla longuement sans qu’elle comprit un traître mot de ce qu’il pouvait bien lui raconter. Plus il parlait, plus les sanglots épais désarçonnaient sa poitrine. Il prit un air ennuyé. Son visage si dur s’adoucit et il lui tendit son téléphone portable. L’image d’un chat énorme, gris presque bleuté, d’au moins vingt kilos trônant, endormi s’y reflétait. Sans doute l’incongruité et l’incompréhension pris par surprise la jeune femme. Devant ce chat si gros, cet homme aux dents en or, bardé de tatouages, à la tête de truand et l’air mélé de douceur et d’inquiétude lui montrant, réconfortant, ce chat si laid, si gros, elle éclata de rire.
D’un rire spontanée mêlé aux larmes.
Dans un mélange de russe et d’anglais, elle saisit au vol le mot “parrrrk”, aux “r” bien roulés, et comprit qu’au lieu de l’emmener à la gare de Kiev, l’homme lui proposait de faire un tour de Moscou et de se promener dans un parc. Le désespoir, le rire amer mêlés à la sensation de n’avoir rien à perdre, elle acquiesça.
Il se gara devant un immense parc croulant sous la blancheur lourde d’épaisses couches de neige cristallisées. Après quelques minutes, la morsure sourde et glacée du froid entama ses cuisses. Ils allongèrent le pas. Le parc s’étendait comme une vaste plaine et de façon surréaliste des skieurs passaient devant eux.
Птица счастья
C’est l’iris de pupilles dorées,
l’anis de portes endimanchées où le blanc et le bleu tranchent, indolents, paresseusement au soleil.
Un entrelacs de voûtes blanchies à la chaux juste à l’endroit où le coeur s’épanche.
Et sur le dôme des sourires se posent celui de peaux bistres
par une après-midi languissante, sous la mollesse suave du soleil qui blanchit les heures.
Dans l’odeur des linges frais, la nuée porte les amants.
Elle,
ornée d’or, entourée de chants et de rires épicés rythme le soir de pas saccadés. C’est l’heure brunie, constellée de points brillants.
L’heure de la fraîche, l’heure de la rosée.
Des rires, des danses capiteuses, et des mains habillées pour se marier.
Tout y est suave, doux, sucré, léger comme ces petits gâteaux d’amandes et de miel roses ou argentés.
C’est le noir et les bandages sur les mains, le henné maquilleur et ingrat, l’heure du bonheur fébrile.
Il est à l’image du sable fin de Kélibia, blanc enchevêtré à l’eau turquoise. Un petit paradis de félicité aux lèvres,
accroché aux regards.
C’est l’heure des rires et des sourires, d’entente entre inconnus.
C’est aussi l’heureux parfum d’ambre de la mariée et l’allégresse pudique des nouveaux époux.
Un bonheur simple enivrant les convives joyeux d’éclats de rires.
Camellia Burows
Je me souviens.
Aujourd’hui, il a pris soin de bien épousseter sa casquette vert kaki large comme un disque d’athlétisme grec. Il s’est rasé, tout frais et chemine doucement le long de la rue rouge de poussière.
Quelques chars militaires le dépassent et des adolescents crient, le saluent. Certains titubent déjà. Fiers, l’arrogance accrochée aux lèvres.
C’est les yeux brillants de fierté qu’il reçoit, vêtu de son costume vert, les tulipes rouges et roses des enfants emplis d’une gratitude que l’Europe a oublié. De ses yeux bleus délavés fuse la fierté d’appartenir à un pays qui se souvient. La ville est rouge. Rouge de tulipe, rouge de drapeaux et lui porte l’or de ses médailles. Rouge sombre sang. Il marche lentement sur la route où enflent et gonflent les particules elle aussi. Son sourire s’est figé, ses yeux se souviennent des combats et il entend la foule qui acclame des hommes simples devenus vieux.
Tous applaudissent et lui ivre de cette reconnaissance fait un signe de main à ses amis tapissés de médailles. Les tulipes rouges et roses ornent ses mains plissées sous l’âge. Il y en a des blanches. Et les drapeaux claquent narguant le soleil rieur. Il plissent un peu mieux son regard d’acier et sa peau brune, tannée par l’âge et le temps, pour apercevoir les courses à pied données en leur honneur à tous. Sa poitrine enfle, il serre un peu plus fort le parfum pourpre et entêtant des brassées tandis que les enfants croisés continuent de le fleurir.
La Russie se souvient, l’Europe tombe dans l’oubli.







